La lecture parfois dense, parfois inquiétante, mais surtout passionnante.
Si vous avez apprécié ses précédents essais sur l'économie de l'attention et notre dépendance aux écrans, vous retrouverez ici la même capacité à prendre du recul sur les révolutions technologiques qui transforment nos vies. Mais cette fois, le sujet est encore plus vaste : l'intelligence artificielle et la place que nous souhaitons lui laisser dans notre société.
Ce que j'ai particulièrement apprécié, c'est que Patino évite deux pièges. D'un côté, il ne tombe pas dans le catastrophisme facile qui annoncerait la disparition imminente de l'humanité sous les coups des algorithmes. De l'autre, il refuse l'optimisme béat qui accompagne souvent les grandes innovations technologiques.
L'auteur nous rappelle que nous avons déjà connu cet enthousiasme quasi religieux au début d'Internet. On nous promettait alors un monde plus ouvert, plus démocratique, plus libre. Vingt-cinq ans plus tard, force est de constater que la réalité est plus complexe : concentration du pouvoir entre quelques géants technologiques, économie de l'attention, polarisation des débats publics et dépendance croissante aux plateformes numériques.
Le parallèle avec l'intelligence artificielle est évident. Nous sommes aujourd'hui dans une phase où beaucoup voient l'IA comme une solution à presque tous les problèmes. Patino invite au contraire à nous poser les bonnes questions : quelles décisions voulons-nous continuer à prendre nous-mêmes ? Quels espaces de liberté souhaitons-nous préserver ? Jusqu'où sommes-nous prêts à déléguer nos capacités de réflexion, de création ou même de relation à des systèmes automatisés ?
Le livre explore également un sujet qui me semble essentiel : la responsabilité collective. L'IA n'est pas seulement une affaire d'ingénieurs ou d'entrepreneurs. C'est un sujet politique, sociétal et démocratique. Les choix que nous faisons aujourd'hui en matière de régulation, de transparence et de gouvernance détermineront largement le monde numérique dans lequel nous vivrons demain.
À plusieurs reprises, la lecture fait froid dans le dos. Certaines trajectoires décrites ressemblent à des scénarios de science-fiction dystopique. Mais c'est précisément l'intérêt de cet essai : nous rappeler que ces futurs ne sont pas inéluctables. Ils dépendent des règles que nous accepterons — ou non — de mettre en place.
Au final, Le temps de l'obsolescence humaine n'est pas un livre contre la technologie. C'est un plaidoyer pour que le progrès reste au service de l'humain et non l'inverse. Une invitation à conserver notre esprit critique au moment où l'intelligence artificielle s'apprête à transformer profondément nos sociétés.
Une lecture exigeante, parfois dérangeante, mais que je recommande à tous ceux qui veulent réfléchir sérieusement à ce que nous sommes en train de construire collectivement.


